L'immigration, ça vous change un homme

Publié le par Pétronille

L'immigration vous transforme une femme, tous les ouvrages et blogs sur la question vous le diront. 
Ainsi, la Pétronille drôle et sexy (mais si, mais si) de l'ancien blog a-t-elle laissé la place à une femme surbookée, travaillant nuit et jour, ne dormant que d'un oeil (et jamais le bon), tellement occupée à entretenir une relation fusionnelle avec ses dossiers qu'elle ne trouve plus le temps de poster des histoires désopilantes sur ce blog qui périclite, n'ayons pas peur de le dire.

Les forums d'immigrants débordent de récits et d'anecdotes en tous genres, chargés de donner aux futurs ex-Français une image de ce qui les attend, une fois qu'ils auront enfin obtenu le sacro-saint visa de résident permanent. Certaines âmes sensibles renoncent d'ailleurs à leur projet en lisant les témoignages parfois terribles que ce genre de sites rapporte sans vergogne. Ainsi, il n'est pas inutile de prendre connaissance de l'histoire dramatique de cette dame qui a osé briser le silence en déclarant (ce témoignage n'engageant évidemment qu'elle) : "les Québécois détestent tellement les Français que je suis obligée de faire croire que je suis Belge"**. Je propose d'observer une minute de silence pour cette dame, dont on n'imagine certainement pas le difficile quotidien. Elle doit plus souvent qu'à son tour passer un temps fou à essayer de faire croire aux Québécois qu'elle sait parfaitement comment sortir du périph' de Bruxelles (de sinistre mémoire).

Ca ne doit pas être facile tous les jours.

Bref.

Ce que ces ouvrages spécialisés dans le portrait-robot de l'aspirant Québécois oublient de préciser, c'est à quel point l'immigration vous transforme un homme. 
Rien que pour ça, ça vaudrait le coup de se faire passer pour un Belge.

Mais jugez plutôt.

Prenons par exemple un spécimen mâle en bonne santé quoiqu'au teint rendu légèrement gris par des années passées à se rendre au travail sur un vélo derrière un autobus polluant, et une forte propension à manger des kebabs tous les midis. Ajoutez à cela le sourcil froncé pas content et la patience légèrement...euh... comment dire...?

Pour résumer, imaginez le trentenaire épuisé par la vie parisienne et rêvant de grands espaces.

Ne voilà-t-il pas que, transposé à Montréal, le spécimen en question, tel un bombyx sortant de sa chrysalide, se révèle tout autre ? Le voilà passé de la fréquentation assidue des petits bars du quartier Bastille à fort potentiel de mojitos et de cacahuètes suspectes à celle des marchés et épiceries bio promettant un bonheur sans limite pour quelques poignées de dollars.

C'est ainsi que la vie de Pétronille a changé.

Passés les premiers émois dans les supermarchés du centre-ville à haute teneur en "gras trans" (quoi que cela puisse bien signifier), camemberts en boîte, chips aux cornichons, poulet au porc... et autres délices nord-américains, une fois découverts les marchés, poissonneries, boulangeries, épiceries... du quartier, il a bien fallu que Pétronille se rende à l'évidence : elle partage à présent un appartement avec Maïté.

Il faut dire que la cuisine d'un petit appartement québécois n'a rien à voir avec celle de son homologue parisien, même niché dans le 16e arrondissement. Ici, le four est assez gros pour faire rôtir ensemble deux Pétronille et le frigo peut contenir de quoi passer l'hiver sans sortir de la maison. Il est certainement possible de conserver une vache entière dans le congélateur, aussi la tentation de remplir tout cela est-elle forte, reconnaissons-le bien volontiers.

C'est pourquoi, le dimanche matin, tandis qu'elle foule le sol de la cuisine avec son pied menu, les yeux encore "dans la graisse de bean" (comme on dit icitte), Pétronille trouve le mâle déjà affairé à fourrer un poulet d'herbes de Provence. Tandis qu'elle émerge lentement d'une nuit passée à rêver qu'elle rend ses dossiers en retard, ne voit-elle pas une pile de crêpes odorantes l'attendant sagement sur la table ? Quand elle rentre à 22 heures d'une journée épuisante, ne pénètre-t-elle pas dans une pièce fleurant bon le hachis Parmentier de luxe ? Et tandis qu'elle le croit absorbé par la lecture de blogs niaiseux sur le net, ne découvre-t-elle pas stupéfaite que le mâle surfe depuis trois heures sur marmiton.org ?

Oui, lectrice, je sais ce que tu es en train de te dire : de quoi se plaint-elle, cette Pétronille ? Un homme qui fait (bien) la cuisine, n'est-ce pas le rêve ultime de toute femme ? Pétronille ne serait-elle pas en train de narguer ses fidèles lectrices et de filer des complexes à ses lecteurs bien-aimés ?

Que nenni, lecteurs de mon coeur, loin de moi cette idée saugrenue.

Car, comme dans toute histoire merveilleuse, surtout si elle sort de l'imagination d'un Français (car les histoires merveilleuses ici, en Amérique du Nord, finissent toujours bien, avec le drapeau américain flottant au vent en arrière-plan)... dans tout histoire merveilleuse, disais-je, il y a un côté sombre.

Le côté sombre se résumera en une description rapide et, je crois, éloquente de la cuisine : deux kilos d'oignons, douze avocats, vingt-cinq navets, cinq kilos de haricots verts... j'arrête là, c'est trop dur, je tremble. Oui, lecteurs, nous mangeons du légume. Des tas et des tas de légumes. Car ici au Québec, les légumes sont très bon marché, et il y a toujours des promos. Aussi notre mission consiste-t-elle à manger, manger et encore manger du légume avant qu'il ne soit trop mûr. Notre repas dépend donc du degré de pourrissement des stocks.

Par exemple, ce soir, notre dîner va être composé de 62 asperges.
 
Demain, il faudra à tout prix cuisiner trois courges spaghetti géantes (j'espère donc que par un heureux miracle, les soeurs Goux publieront justement une recette à base de ce légume mystérieux sur leur blog dans la nuit car pour ma part, je n'ai aucune idée de la manière de cuisiner cette chose jaune qui prend toute la place dans le frigo). Si encore il s'agissait de légumes connus, sympathiques, apprivoisés dès l'enfance, mixés perfidement avec de la purée de pomme de terre par une mère attentive, resservis froids au petit-déjeuner le lendemain matin par un grand-père qui ne s'en laisse par conter... Mais non. Chaque fois que le mâle revient des courses, avec sur les lèvres ce sourire victorieux que seul l'homme persuadé d'avoir fait une bonne affaire peut arborer sans rougir, la musique de Psychose résonne dans le cerveau pétronillesque. 

Je note toutefois deux avantages à cette situation culinaire ubuesque :
1. Mon imagination est décuplée. Chaque jour, j'invente de nouveaux mélanges d'épices susceptibles de relever 32 courgettes ou de personnaliser un bloc de 2 kilos de tofu,
2. dans la mesure où manger au Québec se résume à faire un choix entre des aliments super gras et bourrés d'OGM et des légumes frais, j'ai perdu assez de poids pour être obligée de porter une ceinture afin que mon jean ne me tombe pas sur les chevilles.

Je suis donc mince et en bonne santé, n'est-ce pas la bonne nouvelle du jour ?
(hein, maman ?) 

[Je ne cracherai quand même pas sur un bon pâté de campagne agrémenté de saucisson et d'un bon verre de rouge lors d'un retour en France]

[soupir...]

[Je vous laisse, j'ai 62 asperges à laver]

[soupir (bis)...]
 
 
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** Le pire dans tout cela, lecteurs, est que ceci est strictement vé-ri-di-que.
(nul ne sait dans quel coin du Québec a atterri cette pauvre femme, certainement pas dans le même que moi)

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Yanka 16/03/2010 05:34


Des courgettes ??? Voulez-vous dire des zucchinis ? Quant au comté, j'en trouve parfois dans ma ville, une épicerie de luxe appelée « Saisons gourmandes », dont le patron est... Français.

Le périph' de Bruxelles ? Je ne conduisais pas en Belgique. J'ai déjà guidé sans trop de problème. Ça dépend d'où on vient et où on va. Liège-Bruxelles et retour, c'est fastoche. Avez-vous déjà
essayé de sortir du ring à Cologne (Köln) ? C'est le pied : aucune indication, seulement des numéros de route...


Pétronille 16/03/2010 16:02


Vous m'avez comprise à demi-mot : je voulais bien entendu parler de zucchinis, mais je crois que mes lecteurs sont majoritairement européens, raison pour laquelle j'ai employé le mot "courgette".
Il y a à Montréal, sur Laurier, une épicerie de luxe semblable à la vôtre, mais je ne la fréquente qu'en cas de besoin d'ingrédients indispensables à une recette précise. Le reste du temps, je
trouve mon bonheur chez Valmont.

Quant au périph' de Bruxelles, c'est une blague (presque) récurrente chez moi, car  j'ai souvenir d'avoir tourné des heures en banlieue bruxelloise avant de pouvoir enfin trouver
l'entrée du Ring, puis d'avoir stoppé à un feu rouge au beau milieu de l'autoroute, après lequel il fallait faire un demi-tour pour rejoindre le périphérique. J'en fais encore des cauchemars. Alors
que, curieusement, je n'ai pas souvenir d'avoir eu de problèmes près de Cologne. 


André 16/03/2010 02:07


2 questions, chère Pétronille,
en fin de compte:

-êtes vous heureuse au Québec?
-Avez vous des amis québécois ou seulement des amis expats?


Pétronille 16/03/2010 03:47


Cher André, je vous réponds bien volontiers (et dans l'ordre) :
1. oui, je suis très heureuse au Québec : il ne me manque qu'un bon salaire et du Comté à volonté pour être parfaitement épanouie,
2. j'ai quelques amis expats mais la plupart des gens que je fréquente sont québécois ou canadiens. 


Yanka 15/03/2010 08:51


Mais... ! Je proteste ! Je suis bel et bien belge... Et je ne m'en vante nulle part. Français, j'assumerais... en me faisant passer pour Suisse ou Congolais. Jamais de problème de toute façon,
puisque je ne râle jamais (en public).

PS - Faut jamais désespérer : j'ai trouvé chez Métro de la sauce andalouse de la marque (belge) La William. Pour les chips Lay's au paprika, par contre...


Pétronille 15/03/2010 22:40


Ah non, ne venez pas me tenter alors que je commence à peine à m'habituer aux courgettes et au tofu !

PS : et vous, vous savez comment on entre sur le périph', à Bruxelles ??
(mais peut-être est-ce la raison de votre départ pour la Belle Province ?) 


Catherine Goux 14/03/2010 18:24


Pétronille, à la fin de l'été pensez à la recette du ketchup vert (qui ne ressemble pas au ketchup, d'ailleurs) que je tiens d'une amie de l'île d'Orléans. Avec les tomates, vous pouvez aussi faire
la tarte tatin comme les endives, sans le jus d'orange.
Bon appétit : )


Pétronille 15/03/2010 22:37


J'avais déjà repéré cette recette sur votre blog : reste à trouver les tomates vertes.


Marine 14/03/2010 16:43


Votre bonne femme immigrée de fraîche date chez vous joue à plein temps son rôle d'immigrée: je ne l'ai pas lue, mais je suppose qu'elle râle et trouve tout moins bien que son ancien chez elle.
Possible même qu'elle crache sur le Québec et a envie de brûler quelques voitures? Elle a sa carte de prioritaire au moins pour couper les files d'attente dans les supermarchés? Sinon, il faut lui
signaler cet oubli grave.
C'est classique, c'est comme chez nous. Sinon, ça ne serait pas une immigrée.


Pétronille 14/03/2010 17:41


J'avoue que je ne me souviens plus de tout ce qu'elle a écrit, si ce n'est cette référence à la Belgique. Cela m'avait marquée car moi je me suis toujours sentie bien accueillie ici, mais il faut
dire que de mon côté je n'arrivais pas non plus en terrain conquis (je ne suis peut-être pas une maudite française, finalement...).