Comment devenir indigent en passant trois coups de téléphone

Publié le par Pétronille

Aujourd'hui, Pétronille inaugure la catégorie pompeusement nommée "Pétronille en Amérique" (un peu à la manière de Martine, donc).

Pétronille rappelle aux lecteurs que bien qu'elle aime infiniment les québécois (sinon elle serait gentiment restée dans son appart parisien à écouter son voisin jouer "Vas-y Frankie c'est bon" à l'accordéon, oui, on est mélomane dans le 16e arrondissement), elle ne va pas non plus consacrer tout son blog à les encenser. C'est quand même drôlement plus rigolo de décrire les côtés déroutants de la vie au Québec pour une petite Française.

Il faut donc insister ici sur un point que les Français semblent ne toujours pas avoir assimilé : le Québec, bien qu'il soit francophone, se trouve en Amérique.
Qui se trouve, entre autres choses, caractérisé par la suprêmatie du Dieu Dollar.
Oui, bienvenue au Québec, chers lecteurs, pays du capitalisme.

J'en veux pour preuve la joie et le bonheur de posséder un téléphone portable dans la Belle Province.

Tous les sites consacrés à l'immigration vous le diront : dès votre arrivée, achetez un téléphone portable (un cellulaire, comme on dit ici : enrichissez donc votre vocabulaire au passage, chers lecteurs), qui facilitera grandement vos démarches administratives, sans parler de la recherche d'emploi. En outre, il vous permettra de trouver plus aisément un logement, en appelant immédiatement le propriétaire si vous voyez une pancarte "à louer" devant un joli petit immeuble pimpant (nous reviendrons plus tard - de manière un peu grinçante, on s'en doute - sur les joies de la recherche d'un appart à Montréal).

C'est vrai qu'en France, le portable était à Pétronille ce que Grishka est à Igor et inversement. Un ami fidèle, toujours glissé dans sa poche ou dans son sac, qui la reliait à tous ses amis dispersés un peu partout. Grande consommatrice de textos devant l'Eternel, Pétronille dégainait son téléphone pour tenir ses amis au courant de la moindre de ses pensées saugrenues. Pour appeler sa maman depuis le supermarché pour lui demander ce qu'il faut acheter, déjà, pour agrémenter ses fameuses petites courgettes aux herbes ("et je les laisse cuire combien de temps ?"). Pour décrire à sa petite soeur une petite robe vue en vitrine ("et tu penses que je dois l'acheter ?"). Pour appeler ses copines en plein concert de Leonard Cohen pour leur faire profiter du moment mythique ("...!!!!!").

Hélas, trois fois hélas, le temps est venu de faire le deuil de ce temps béni.
Mais lisez plutôt, lecteurs de mon coeur.

Pour commencer, il est bon de rappeler qu'à moins de posséder un téléphone portable quadribande en France (Pétronille, possédant un vieux N*kia acheté en 2000, ne sait d'ailleurs même pas ce que le terme "quadribande" peut bien signifier), il faut évidemment acheter un nouveau téléphone au Québec.

Ensuite, il faut choisir son opérateur, et son forfait. Dans tous les cas, vous payez pour un forfait "appels".
Ce qui signifie que si vous voulez aussi envoyer et recevoir des textos, il faut prendre une option (payante) supplémentaire. Ou alors vous prenez un forfait "textos" et vous prenez les appels en option.
Si vous désirez que le numéro de la personne qui vous appelle apparaisse sur votre écran, il faut là aussi prendre une option (payante, vous l'avez deviné).
Si vous voulez bénéficier d'une boîte vocale pour enregistrer les messages de vos correspondants, il faut... hé oui, prendre une autre option (payante, décidément, on ne vous la fait pas à vous).
Si vous voulez savoir qui vous a appelé pendant que votre téléphone était éteint, il faut ... payer l'option "appels manqués".
Et ainsi de suite pour tout.

Un petit pourcentage est automatiquement prélevé sur votre forfait pour le cas où vous auriez besoin d'appeler le 911 (le numéro d'urgence) qui n'est donc pas (contrairement au numéro d'urgence européen) gratuit. Le jour où vous avez besoin d'appeler les pompiers, profitez-en pour papoter le plus longtemps possible avec la personne du standard, histoire de rentabiliser au maximum tous ces dollars partis en fumée.

Vous noterez au passage que votre forfait n'est valable qu'en local (en l'occurence, uniquement si vous appelez ou si l'on vous appelle de Montréal ou ses proches environs). Si vous appelez à Québec ou Trois-Rivières ou (soyons fous) à Vancouver, vous payez un supplément, bien sûr (le vendeur ouvre des grands yeux quand vous lui apprenez qu'en France, vous payez le même prix pour appeler dans n'importe quelle région).


Ledit vendeur, au demeurant extrêmement sympathique, vous fait une dernière confidence avant de vous remettre votre précieux téléphone ("vous allez voir, me dit-il, vous serez déçue par notre choix de téléphones, nous sommes très en retard par rapport aux téléphones français" : effectivement, je repars avec un téléphone tout neuf qui a la tronche de mon vieux N*kia fabriqué en 2000, le choix de sonneries en moins) : si jamais vous désirez appeler votre messagerie vocale pour écouter vos messages, "appelez plutôt d'un téléphone fixe, c'est beaucoup moins cher". Ah ?


Et surtout, n'oubliez pas que vous payez aussi les appels et les textos entrants (d'où l'intérêt de choisir l'option "affichage du numéro" pour ne pas prendre le risque de répondre à l'appel de votre copain R. qui ne prend la peine de téléphoner que pour vous entretenir de ses (més)aventures amoureuses systématiquement pendant 3 heures). Cela ne facilite pas franchement les échanges amicaux, parce qu'au lieu de vous réjouir d'avoir des nouvelles d'une vieille copine, vous pestez conter cette garce qui vous coûte un max avec ses textos. Vous tremblez à l'idée que votre maman vous appelle juste pour prendre de vos nouvelles. Vous hésitez à laisser votre numéro dans les petites annonces de recherche d'appartement, des fois que des dizaines de propriétaires vous passent un coup de fil pour vous proposer une affaire en or.


Et en plus, avec tout ça, vous ratez vos courgettes parce que vous avez oublié le thym ; vous achetez des robes que vous ne mettrez jamais parce que c'est une couleur qui ne vous va pas ; et vous ratez un bout du concert de Coco Rosie où se trouvent vos copines parce que vous n'avez plus assez de forfait pour vous permettre de décrocher.


Alors, lecteur français, quand tu passeras ce soir un texto à un vieux copain juste pour savoir comment il va, pense à Pétronille qui tremble d'entendre son téléphone sonner.

Commenter cet article